Publié le : 01/12/20238.2 min de lecture

Déforestation en cours, « Bois de Sherwood » à Cuq Toulza ©LaVoieEstLibre

Cette déforestation « à la française » qui ne dit pas son nom

Et que nous avons du mal à voir.

6 mars 2023, Corrèze : Les habitant·es de Tarnac s’opposent à la mise en œuvre de coupes rases qui détruiraient Le bois du chat, un site de forêts naturelles diversifiées classé en zone Natura 2000 qu’un industriel forestier souhaite abattre pour le remplacer par des plantations de résineux. La tension monte et plusieurs actions de désobéissance civile permettent d’empêcher au moins momentanément les travaux. Après plusieurs mois, les collectifs locaux finiront par obtenir l’interdiction du chantier d’abattage.

26 avril 2023, Paris : Le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) publie un rapport accablant sur la situation des haies en France. Encore aujourd’hui en 2023, les haies sont coupées six fois plus vite qu’elles ne sont plantées dans l’hexagone. Malgré tous les efforts des organisations planteuses d’arbres en France, la disparition des haies continue de s’accélérer.

1er septembre 2023, Tarn : Après six mois d’interruption (la loi interdit les coupes pendant la période de nidification des oiseaux), les abattages reprennent sur le chantier de l’autoroute A69. Pour faire gagner 13 minutes de trajet à quelques rares privilégiés qui pourront s’acquitter d’un péage exorbitant, 13,5 hectares de forêts et des milliers d’arbres champêtres sont sacrifiés. Et c’est sans compter les 366 hectares de terres agricoles artificialisées au passage. 

Trois lieux, trois contextes mais une réalité en commun ;
il existe une déforestation  « à la française » qui ne dit pas son nom. 

Et parce qu’elle se fait souvent au nom du progrès et du développement des territoires, parce qu’elle est estampillée « raison impérative d’intérêt public majeur » par l’Etat, parce que cette déforestation n’affecte pas des espèces sauvages aussi emblématiques que les orangs-outans de Bornéo ou les jaguars d’Amazonie, finalement parce que cette déforestation est pour nous autres français·e·s d’un quotidien devenu presque banal, cette déforestation n’intéresse personne.

Cette indifférence est pourtant lourde de conséquences. 

Première conséquence, cette déforestation est invisibilisée institutionnellement et médiatiquement, puisque non formulée comme telle. 

Le mot déforestation est banni du lexique et on lui préfèrera des termes plus fleuris : 

Remembrement quand il s’agit de détruire le bocage français en arrachant des haies.
Enrésinement lorsque des forêts naturelles diversifiées sont coupées pour céder leur place à des plantations monospécifiques de sapin douglas ou d’Épicéa.
Artificialisation lorsqu’il s’agit de couper arbres et parcelles boisées pour céder la place à une autoroute, une zone d’activité commerciale ou un projet de lotissement.

On pourra toujours débattre de la définition de forêt et ne pas vouloir considérer les arbres de haies comme constitutifs d’un écosystème forestier. La FAO considère pourtant comme forêt un territoire dès lors qu’il dépasse 10% de couverture arborée sur plus de 0,5 hectares. Elle prend soin d’exclure de sa définition les terres à vocation majoritairement agricole, mais dès lors que l’on pratique l’agroforesterie, la limite devient fine. Alors, en quoi notre bocage normand serait moins digne d’être qualifié de zone forestière que les parcs à baobabs et acacias du Sahel ou la savane du Cerrado brésilien ?

Certain.e.s diront que la disparition des forêts de feuillus au profit de plantations de résineux ne change pas l’affectation des sols forestiers. On parle pourtant bien de déforestation lorsque les forêts d’Asie du Sud-Est cèdent leur place aux plantations de palmiers à huile ou d’hévéas. Pourquoi une telle timidité pour qualifier alors la transformation de nos forêts diversifiées en vastes champs de production de bois où une seule essence d’arbre est plantée ?

On pourra encore se réconforter en avançant que la forêt française ne cesse d’augmenter en surface depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et qu’elle n’a jamais contenu un volume de bois aussi important. On confondra alors stock de bois et dynamique forestière et on confondra de véritables écosystèmes forestiers et des champs de résineux à forte rotation. On fermera surtout les yeux sur l’effondrement de biodiversité que connaissent les forêts françaises depuis quelques dizaines d’années. 

Sur l’artificialisation et les grands projets d’aménagement, on pourra enfin défendre le principe des mesures de compensation environnementale. Cette question mériterait à elle seule un article à part entière. Contentons-nous de rappeler qu’un ou plusieurs arbrisseaux ne remplaceront jamais à court terme un arbre centenaire et que les dérèglements climatiques déjà à l’œuvre ne nous laissent pas le loisir d’attendre 150 ans que les arbres poussent.

Des contextes différents et à l’arrivée un résultat identique : des arbres et des forêts hexagonales qui disparaissent à bas bruit.

Deuxième conséquence au refus de parler de déforestation en France ; celles et ceux qui se dressent ici pour faire face à la préoccupante disparition de l’arbre et des forêts vivantes ne font clairement pas l’objet du même traitement médiatique et politique que les défenseur·euses de l’environnement à l’international. 

On loue, à juste titre, le courage des peuples d’Amazonie et d’ailleurs qui luttent pour ne pas voir leurs forêts ancestrales disparaître. Les titres d’articles et de documentaires récents sont de parfaits exemples : ce sont pour reprendre quelques titres « Gardiens de la forêt », des « sentinelles » ou encore des « acteurs majeurs de la protection des espèces et des écosystèmes ». Cette rhétorique s’accompagne d’une esthétique dans les représentations (et notamment au cinéma) de « l’arc et les flèches contre la pelleteuse » et qui existe au moins depuis la sortie en salle de La Forêt d’Emeraude, de John Boorman en 1985. Le film Avatar de David Cameron n’est à ce titre qu’une déclinaison en version space opéra d’un thème déjà largement exploité. Cette vision des peuples autochtones défendant les forêts et la Terre Mère irrigue nos imaginaires et contribue à renforcer leur légitimité sur les scènes politiques nationales et internationales.

En France, les collectifs locaux de citoyen·ne·s qui luttent pour ne pas voir forêts et bocages disparaître sur leur territoire n’ont pas ce traitement de faveur. Au mieux traités comme de gentil·les rêveur·euses qui ne comprennent pas les impondérables d’une action publique et industrielle soucieuse d’apporter désenclavement et prospérité aux territoires ruraux soit-disant isolés et miséreux, ils sont bien vite rangés dans la case des fauteur·euses de troubles, voire des délinquant·es et des « écoterroristes » dès lors que celleux-ci voudront faire entendre plus activement leur voix. 

En Amérique Latine, plus de 24 pays ont signé les accords d’Escazu qui visent notamment à mieux protéger les défenseur·euses de l’environnement. En France, on préfère déclencher des pluies de calomnies, de mesures de rétorsion et envoyer les défenseur·euses des arbres devant les tribunaux. Et cela quand les activistes écologistes ne sont pas purement et simplement passés à tabac par les forces de l’ordre.

Troisième conséquence, les associations environnementales défenseure·euses des forêts à l’international se montrent d’une extrême prudence dès lors qu’il s’agit d’aborder la situation hexagonale. 

Promptes à dénoncer les dérives d’un Jair Bolsonaro sacrifiant la forêt amazonienne brésilienne sur l’hôtel de l’agrobusiness ou les divagations climatosceptiques d’un Donald Trump sortant les Etats-Unis des accords de Paris, les associations environnementales internationales sont dans l’ensemble beaucoup moins volontaristes pour signaler les coupes d’arbres et de forêts en France. « Trop militant », « pas dans le champs des missions », « risqué », « complexe », les associations environnementales semblent soudain avoir perdu le nord et rechignent à dénoncer une réalité qui condamne pourtant à assez court terme nos bois et nos campagnes à la coupe réglée. La proximité des structures publiques et des entreprises privées finançant leurs actions serait-elle l’une des raisons de leur pusillanimité ?

Il n’est bien entendu dans ce texte pas question de remettre en cause le bien fondé de la lutte contre la déforestation à l’international ni le courage des peuples autochtones qui risquent leurs vies, ainsi que la nécessité majeure de l’engagement des ONG à leurs côtés. Il n’est pas non plus question de comparer quantitativement la situation française avec d’autres pays comme le Brésil et l’Indonésie ou des centaines de milliers d’hectares disparaissent chaque année. 

Pour autant, pourquoi acceptons-nous sur notre sol une réalité que nous dénonçons avec force à l’étranger ?
Quand ouvriront nous les yeux sur l’effarante destruction de la diversité des forêts françaises et du maillage arboré de nos campagnes ?
Il est temps de poser un terme sur ce phénomène qui ne dit pas son nom : cette déforestation à la française qui nous concerne toustes. 

Axel Boyon
Coordinateur du projet « Au Pré de Mes Arbres » pour l’association Envol Vert

Publié le : 01/12/20238.2 min de lecture

Déforestation en cours, « Bois de Sherwood » à Cuq Toulza ©LaVoieEstLibre

Cette déforestation « à la française » qui ne dit pas son nom

Et que nous avons du mal à voir.

6 mars 2023, Corrèze : Les habitant·es de Tarnac s’opposent à la mise en œuvre de coupes rases qui détruiraient Le bois du chat, un site de forêts naturelles diversifiées classé en zone Natura 2000 qu’un industriel forestier souhaite abattre pour le remplacer par des plantations de résineux. La tension monte et plusieurs actions de désobéissance civile permettent d’empêcher au moins momentanément les travaux. Après plusieurs mois, les collectifs locaux finiront par obtenir l’interdiction du chantier d’abattage.

26 avril 2023, Paris : Le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) publie un rapport accablant sur la situation des haies en France. Encore aujourd’hui en 2023, les haies sont coupées six fois plus vite qu’elles ne sont plantées dans l’hexagone. Malgré tous les efforts des organisations planteuses d’arbres en France, la disparition des haies continue de s’accélérer.

1er septembre 2023, Tarn : Après six mois d’interruption (la loi interdit les coupes pendant la période de nidification des oiseaux), les abattages reprennent sur le chantier de l’autoroute A69. Pour faire gagner 13 minutes de trajet à quelques rares privilégiés qui pourront s’acquitter d’un péage exorbitant, 13,5 hectares de forêts et des milliers d’arbres champêtres sont sacrifiés. Et c’est sans compter les 366 hectares de terres agricoles artificialisées au passage. 

Trois lieux, trois contextes mais une réalité en commun ;
il existe une déforestation  « à la française » qui ne dit pas son nom. 

Et parce qu’elle se fait souvent au nom du progrès et du développement des territoires, parce qu’elle est estampillée « raison impérative d’intérêt public majeur » par l’Etat, parce que cette déforestation n’affecte pas des espèces sauvages aussi emblématiques que les orangs-outans de Bornéo ou les jaguars d’Amazonie, finalement parce que cette déforestation est pour nous autres français·e·s d’un quotidien devenu presque banal, cette déforestation n’intéresse personne.

Cette indifférence est pourtant lourde de conséquences. 

Première conséquence, cette déforestation est invisibilisée institutionnellement et médiatiquement, puisque non formulée comme telle. 

Le mot déforestation est banni du lexique et on lui préfèrera des termes plus fleuris : 

Remembrement quand il s’agit de détruire le bocage français en arrachant des haies.
Enrésinement lorsque des forêts naturelles diversifiées sont coupées pour céder leur place à des plantations monospécifiques de sapin douglas ou d’Épicéa.
Artificialisation lorsqu’il s’agit de couper arbres et parcelles boisées pour céder la place à une autoroute, une zone d’activité commerciale ou un projet de lotissement.

On pourra toujours débattre de la définition de forêt et ne pas vouloir considérer les arbres de haies comme constitutifs d’un écosystème forestier. La FAO considère pourtant comme forêt un territoire dès lors qu’il dépasse 10% de couverture arborée sur plus de 0,5 hectares. Elle prend soin d’exclure de sa définition les terres à vocation majoritairement agricole, mais dès lors que l’on pratique l’agroforesterie, la limite devient fine. Alors, en quoi notre bocage normand serait moins digne d’être qualifié de zone forestière que les parcs à baobabs et acacias du Sahel ou la savane du Cerrado brésilien ?

Certain.e.s diront que la disparition des forêts de feuillus au profit de plantations de résineux ne change pas l’affectation des sols forestiers. On parle pourtant bien de déforestation lorsque les forêts d’Asie du Sud-Est cèdent leur place aux plantations de palmiers à huile ou d’hévéas. Pourquoi une telle timidité pour qualifier alors la transformation de nos forêts diversifiées en vastes champs de production de bois où une seule essence d’arbre est plantée ?

On pourra encore se réconforter en avançant que la forêt française ne cesse d’augmenter en surface depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et qu’elle n’a jamais contenu un volume de bois aussi important. On confondra alors stock de bois et dynamique forestière et on confondra de véritables écosystèmes forestiers et des champs de résineux à forte rotation. On fermera surtout les yeux sur l’effondrement de biodiversité que connaissent les forêts françaises depuis quelques dizaines d’années. 

Sur l’artificialisation et les grands projets d’aménagement, on pourra enfin défendre le principe des mesures de compensation environnementale. Cette question mériterait à elle seule un article à part entière. Contentons-nous de rappeler qu’un ou plusieurs arbrisseaux ne remplaceront jamais à court terme un arbre centenaire et que les dérèglements climatiques déjà à l’œuvre ne nous laissent pas le loisir d’attendre 150 ans que les arbres poussent.

Des contextes différents et à l’arrivée un résultat identique : des arbres et des forêts hexagonales qui disparaissent à bas bruit.

Deuxième conséquence au refus de parler de déforestation en France ; celles et ceux qui se dressent ici pour faire face à la préoccupante disparition de l’arbre et des forêts vivantes ne font clairement pas l’objet du même traitement médiatique et politique que les défenseur·euses de l’environnement à l’international. 

On loue, à juste titre, le courage des peuples d’Amazonie et d’ailleurs qui luttent pour ne pas voir leurs forêts ancestrales disparaître. Les titres d’articles et de documentaires récents sont de parfaits exemples : ce sont pour reprendre quelques titres « Gardiens de la forêt », des « sentinelles » ou encore des « acteurs majeurs de la protection des espèces et des écosystèmes ». Cette rhétorique s’accompagne d’une esthétique dans les représentations (et notamment au cinéma) de « l’arc et les flèches contre la pelleteuse » et qui existe au moins depuis la sortie en salle de La Forêt d’Emeraude, de John Boorman en 1985. Le film Avatar de David Cameron n’est à ce titre qu’une déclinaison en version space opéra d’un thème déjà largement exploité. Cette vision des peuples autochtones défendant les forêts et la Terre Mère irrigue nos imaginaires et contribue à renforcer leur légitimité sur les scènes politiques nationales et internationales.

En France, les collectifs locaux de citoyen·ne·s qui luttent pour ne pas voir forêts et bocages disparaître sur leur territoire n’ont pas ce traitement de faveur. Au mieux traités comme de gentil·les rêveur·euses qui ne comprennent pas les impondérables d’une action publique et industrielle soucieuse d’apporter désenclavement et prospérité aux territoires ruraux soit-disant isolés et miséreux, ils sont bien vite rangés dans la case des fauteur·euses de troubles, voire des délinquant·es et des « écoterroristes » dès lors que celleux-ci voudront faire entendre plus activement leur voix. 

En Amérique Latine, plus de 24 pays ont signé les accords d’Escazu qui visent notamment à mieux protéger les défenseur·euses de l’environnement. En France, on préfère déclencher des pluies de calomnies, de mesures de rétorsion et envoyer les défenseur·euses des arbres devant les tribunaux. Et cela quand les activistes écologistes ne sont pas purement et simplement passés à tabac par les forces de l’ordre.

Troisième conséquence, les associations environnementales défenseure·euses des forêts à l’international se montrent d’une extrême prudence dès lors qu’il s’agit d’aborder la situation hexagonale. 

Promptes à dénoncer les dérives d’un Jair Bolsonaro sacrifiant la forêt amazonienne brésilienne sur l’hôtel de l’agrobusiness ou les divagations climatosceptiques d’un Donald Trump sortant les Etats-Unis des accords de Paris, les associations environnementales internationales sont dans l’ensemble beaucoup moins volontaristes pour signaler les coupes d’arbres et de forêts en France. « Trop militant », « pas dans le champs des missions », « risqué », « complexe », les associations environnementales semblent soudain avoir perdu le nord et rechignent à dénoncer une réalité qui condamne pourtant à assez court terme nos bois et nos campagnes à la coupe réglée. La proximité des structures publiques et des entreprises privées finançant leurs actions serait-elle l’une des raisons de leur pusillanimité ?

Il n’est bien entendu dans ce texte pas question de remettre en cause le bien fondé de la lutte contre la déforestation à l’international ni le courage des peuples autochtones qui risquent leurs vies, ainsi que la nécessité majeure de l’engagement des ONG à leurs côtés. Il n’est pas non plus question de comparer quantitativement la situation française avec d’autres pays comme le Brésil et l’Indonésie ou des centaines de milliers d’hectares disparaissent chaque année. 

Pour autant, pourquoi acceptons-nous sur notre sol une réalité que nous dénonçons avec force à l’étranger ?
Quand ouvriront nous les yeux sur l’effarante destruction de la diversité des forêts françaises et du maillage arboré de nos campagnes ?
Il est temps de poser un terme sur ce phénomène qui ne dit pas son nom : cette déforestation à la française qui nous concerne toustes. 

Axel Boyon
Coordinateur du projet « Au Pré de Mes Arbres » pour l’association Envol Vert

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