Publié le : 28/05/20268,3 min de lecture

Célébrer les 15 ans d’Envol Vert implique nécessairement de se perdre en forêt pour quelques heures. 

Le 16 mai 2026, toute l’équipe s’est donc rendue au cœur du Parc Naturel Régional du Haut-Languedoc et de la forêt du Sidobre, une des plus denses de France. Elle compte près de 200 000 ha d’arbres feuillus et résineux. Une grande partie de ces derniers, plantée dans les années 1960 dans le cadre d’une politique étatique favorable, arrive progressivement à maturité.

La forêt, une histoire de famille

Nous avons rendez-vous avec Emmanuel Forichon, propriétaire forestier. En 1953, ses parents ont acheté un terrain comprenant leur maison et quelques hectares de forêts et de champs cultivables. En 1989, un groupement forestier familial (GFF) est créé et permet notamment de faciliter la transmission de la forêt à leurs six enfants, dont Emmanuel. 

Aujourd’hui, ce GFF compte 77 ha de forêt. Une nouvelle transmission se prépare vers la génération suivante. 

A partir de 20 ha de forêt, le propriétaire doit disposer d’un plan simple de gestion (PSG). Dans le cas du GFF d’Emmanuel, l’exercice a été vu comme une opportunité d’inscrire de manière claire et pérenne le souhait familial de mettre en œuvre une gestion durable de la forêt. Ainsi, la famille y a inscrit l’objectif de pratiquer une sylviculture à couvert continu, bannissant dans la foulée toute coupe à blanc, ou coupe rase. 

Il faut dire que la forêt d’Emmanuel est composée à 40% de résineux : des Douglas (Pseudotsuga menziesii), des épicéas (Picea abies), et quelques pins laricios (Pinus nigra) plantés à l’époque du fonds forestier national suite à des coupes à blanc. 

Aujourd’hui, Emmanuel souhaite conserver une forêt vivante, riche et en bonne santé pour ses enfants et la biodiversité qu’elle abrite. 

Les vestiges de pratiques anciennes

En file indienne, nous empruntons un petit chemin bordé de murets qui grimpent dans la forêt. 

Après quelques mètres à l’ombre des arbres, Emmanuel s’arrête pour nous montrer une sorte de clairière. En son centre, on remarque une sorte de renfoncement, un large trou. Notre guide décrypte pour nous ce que nous avons sous les yeux : ce renfoncement est un ancien pesquier, sorte de réserve à poissons artificielle. En regardant attentivement, on en remarque d’autres en aval, moins marqués. Ils sont reliés par une tranchée creusée afin de guider l’eau de la rivière située en amont vers chaque pesquier et à travers champs. Emmanuel nous explique que ce lieu était initialement un champ de seigle, et qu’il y en avait même plusieurs autour de nous, là où se dresse aujourd’hui la forêt. Ces cultures ont été arrêtées dans les années 1960, ce qui signifie que les arbres qui nous entourent n’ont pas plus de 60 ans. Si les résineux ont pour la plupart été plantés, les feuillus sont principalement des accrus – des arbres arrivés spontanément grâce aux forêts alentour. 

Le renouveau de la sylviculture

Nous continuons notre chemin sur quelques dizaines de mètres avant qu’Emmanuel ne nous propose un nouvel arrêt. Devant nous, une portion de forêt qui semble n’avoir rien de particulier. 

Et pourtant : Emmanuel nous explique qu’exactement à cet endroit il a pratiqué une éclaircie légère sur cette parcelle de 3 ha. Environ 15% des arbres y ont été prélevés il y a deux ans, soit 118 m3 et principalement du petit et moyen bois (PB et MB). 

“La trouée idéale, c’est celle que ferait un gros hêtre en tombant.” – Emmanuel Forichon

Pour procéder à cette éclaircie, Emmanuel a d’abord identifié les arbres à prélever et ceux à conserver absolument intacts. De manière générale, il nous explique prélever de préférence des moyens à gros bois (MB et GB), mais laisser sur place les très gros bois (TGB) car ils constituent d’excellents semenciers.

Une fois la sélection faite et les arbres marqués, un bûcheron est venu couper les arbres à prélever. Il a calculé la meilleure façon de faire tomber l’arbre afin de faciliter son débardage et ne pas abîmer les arbres voisins à conserver. Son intervention s’est faite sans abatteuse afin de pouvoir accéder à l’arbre à prélever sans avoir besoin de tout raser. 

De même, pour protéger les sols forestiers, le débardage a été réalisé à la traction animale, et plus précisément grâce à des chevaux.

Guidés par le débardeur, les chevaux ont dégagé et transporté les tronçons de bois à travers la forêt sans aucun dégât sur les arbres restés sur pied et sans tasser le sol. Cette tradition oubliée est progressivement remise au goût du jour en raison de son intérêt écologique et économique.  Elle valorise au passage des races de chevaux de traits (principalement Trait Comtois, Percheron, Boulonnais, Ardennais et Breton) qui retrouvent leurs lettres de noblesse alors que la population des chevaux de traits est en déclin en France. 

Tous ces choix sont faits afin de préserver un maximum l’écosystème forestier, tout en permettant une valorisation économique du bois. 

La valorisation du bois

“Ça fait toujours mal au coeur de couper un bel arbre. Mais prenons les hêtres par exemple : comme la plupart sur le territoire n’ont pas une très grande durée de vie et finissent par tomber en faisant une trouée, nous ne faisons qu’accélérer le processus afin de valoriser le bois.” – Emmanuel Forichon

En l’occurrence, suite à cette première éclaircie, Emmanuel a vendu principalement à perte : la majorité du petit et moyen bois prélevé est devenu du bois de chauffage… mais le résultat de cette opération reste positif pour deux raisons : 

  • Parmi les 118 m3 de bois prélevés, Emmanuel a pu valoriser davantage une ponction de 3 m3. Transporté jusqu’à une scierie pour en faire des tronçons à travailler, ce bois a pu être façonné par une menuisière de la région et revendu transformé à un prix attractif. Même si tous les prélèvements ne permettent pas d’alimenter cette filière à forte valeur ajoutée, cela reste une bonne manière de valoriser économiquement sa forêt.
  • Cette éclaircie légère, la première sur cette zone, a permis de faciliter la pousse de plus jeunes arbres en laissant passer davantage de lumière et en réduisant la compétition des racines dans le sol. Ces jeunes arbres à potentiel sont un investissement pour l’avenir.

La SMCC…quoi?

Prélever des arbres en réduisant au maximum l’impact sur l’écosystème, sans aucune coupe à blanc, et en ayant une vision pour l’avenir de la forêt, c’est pratiquer de la sylviculture mélangée à couvert continu, ou SMCC.

Ce mode de gestion forestière bannit les coupes rases et préfère les prélèvements réfléchis qui respectent le couvert continu de la forêt, c’est-à-dire sans réduire la superficie de forêt dans un espace donné. Parmi les principes de la SMCC, on retrouve notamment l’idée de favoriser les arbres porteurs de dendromicrohabitats (dmh) – refuges, lieux de reproduction, d’hibernation et de nutrition cruciaux où la biodiversité peut se développer. Globalement, on cherche à soutenir le développement d’une forêt “mélangée”, avec des essences variées mais aussi des âges divers, ce qui se traduit par des végétaux aux hauteurs irrégulières. 

L’IBP, un indice qui compile des indices

Afin de mieux apprécier les enjeux de biodiversité, nous avons réalisé une version simplifiée d’un diagnostic IBP (Indice de Biodiversité Potentielle) dans diverses zones de la forêt d’Emmanuel. 

Cet outil, créé en 2008 par l’INRAE et le CNPF, n’a pas pour but de détailler la biodiversité présente dans la zone étudiée mais permet de mesurer la capacité de la forêt à héberger différents types d’espèces. Basé sur une analyse de 10 indicateurs, cet indice est particulièrement utile aux forestiers afin d’identifier des recommandations de gestion favorables à la biodiversité. 

Enfin, calculer l’IBP de sa forêt, c’est l’appréhender dans sa globalité et ouvrir un espace d’échange et de sensibilisation avec le ou la propriétaire forestier·e. Par exemple, ramasser le bois mort peut lui sembler une habitude saine pour “nettoyer” sa forêt ; alors qu’en réalité, le bois mort est un habitat de choix pour bon nombre d’espèces ! 

Le projet SEVE

Ce type d’exercice fait partie des actions déployées par Envol Vert pour accompagner les propriétaires forestiers dans la gestion durable de leur forêt. Il s’agit d’un axe majeur du projet SEVE (Sylviculture Éthique Vivante et Engagée) créé en 2022. Dans ce cadre, Envol Vert participe par ailleurs au Groupement Forestier Citoyen (GFC) ayant acquis 4,5 ha de forêt dans une optique de gestion en SMCC. 

Plus de 75% des forêts françaises appartiennent à 3,3 millions de propriétaires citoyen·nes et ne sont donc pas gérées par l’État et l’ONF. Il est donc essentiel de sensibiliser et former ces propriétaires forestiers, parfois peu informés sur les techniques de gestion forestière et leurs impacts sur l’environnement. 

L’objectif est de leur enseigner à regarder la forêt comme une source de vie plutôt qu’uniquement comme ressource de bois. 

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